L’euphorie post-pandémie a laissé la place à une période plus raisonnable pour les fintechs. Le niveau de liquidité des investisseurs étant moindre qu’auparavant, il n’est plus question de recruter sans perspective de rentabilité à court terme. L’embauche se fait donc plus rare, mais pas pour la fonction finance, pour laquelle les besoins sont toujours importants, surtout après une levée de fonds.
Pour les fintechs, le ralentissement est général. A entendre les spécialistes du recrutement, l’année 2025 sera sans conteste marquée par le principe de précaution dans les recrutements. « Depuis un an, le marché se contracte, constate Sacha Kalusevic, directeur senior Michael Page. Le climat d’incertitude est tel que tous les postes sont concernés, à l’instar des profils cadres et expérimentés, mais également des profils IT. »
Des propos largement confirmés par Alexandre Ricard, associé au sein du cabinet Elma spécialisé dans le recrutement de profils en finance corporate. « Originellement, l’emploi dans les fintechs comptait pour 20 % de l’activité de notre cabinet. Depuis la remontée des taux, la période est compliquée pour les fintechs et nous avons réduit la part de notre activité dédiée au recrutement dans les fintechs au profit de secteurs plus classiques. » Récemment, le cabinet a été mandaté pour le recrutement d’un CFO au sein d’une fintech. Peu de temps après le recrutement, la fintech était placée en redressement judiciaire. Il est vrai que, malmené par les difficultés de financement, le secteur a dû revoir ses ambitions à la baisse. C’est le cas notamment de la licorne française PayFit qui a procédé à une réduction importante de ses effectifs. En 2023, la fintech spécialisée dans la gestion de paie s’est séparée de 20 % de ses effectifs, soit 200 personnes. Un an plus tard, PayFit lançait une procédure d’information et de consultation auprès des représentants du personnel dans le but de se séparer de 14 % de ses effectifs, soit 110 personnes. Malgré une levée de fonds conséquente (252 millions d’euros en 2022), PayFit a dû revoir sa copie, en prenant en compte une croissance moindre que ce qui était anticipé. Des licenciements qui, en 2024, concernent principalement les fonctions de service client.
«A la suite d’une levée de fonds, les besoins sur la fonction finance sont immédiats : il s’agit de staffer l’équipe financière en vue du développement futur de l’entreprise.»
Une fonction finance préservée
En revanche, côté fonction finance, les besoins restent constants. « A la suite d’une levée de fonds, les besoins sur la fonction finance sont immédiats : il s’agit de staffer l’équipe financière en vue du développement futur de l’entreprise », explique Alexandre Ricard. Le schéma classique consiste donc à recruter un CFO, un responsable administratif et financier ainsi qu’un ou plusieurs chefs de projet finance. Si les profils financiers restent très recherchés par les fintechs à la suite d’une levée de fonds, la rémunération, en revanche, n’est plus au beau fixe. « Il y a un an, l’augmentation de rémunération était de l’ordre de + 10 à + 20 % à chaque changement de job. Nous sommes désormais sur un plateau », souligne Sacha Kalusevic. Par ailleurs, ces financiers doivent désormais travailler autrement. « Nous sommes passés du modèle de croissance only au modèle de rentabilité, poursuit Alexandre Ricard. Les profils les plus jeunes qui ont connu l’afflux de cash dans les start-up financières ne sont pas habitués à ce nouveau paradigme. Leur problématique première est désormais la recherche de rentabilité. » Des efforts soutenus, mais payants, puisque selon le rapport Pulse of fintech France 2025, une fintech sur trois a désormais atteint son seuil de rentabilité.
Ce seuil est atteint sous la pression des investisseurs. En cette période de raréfaction des liquidités, ils revoient en effet à la baisse les délais de retour sur investissement attendus. Dans ce contexte, ce sont les profils axés revenus et monétisation qui restent particulièrement recherchés. « Les business developpers et les growth marketing specialists sont aujourd’hui particulièrement recherchés », explique Alain Clot, président de France fintech. Des métiers pour lesquels les fintechs sont aujourd’hui en concurrence directe avec tous les autres secteurs. « Tous les groupes recherchent actuellement le même type de profil, explique Sacha Kalusevic. Sur les fonctions cyber, data, conformité et infrastructures, les fintechs sont en concurrence directe avec les grandes banques. » Comment faire pour se distinguer ? Les chasseurs de têtes constatent que très rares (voire inexistants) sont les candidats qui, après avoir fait le choix de quitter une banque pour rejoindre une fintech, souhaitent faire marche arrière. « La fintech offre une souplesse et une agilité que ne permet pas la banque traditionnelle. Pour certains très bons profils, une fintech peut permettre le télétravail à 100 % par exemple », poursuit Sacha Kalusevic. A cela s’ajoute une expérience salariée souvent plus poussée via un onboarding détaillé ainsi que divers avantages. Côté rémunération, les fintechs sont capables d’attirer les meilleurs talents grâce aux BSPCE, bons de souscription de parts de créateurs d’entreprise. « Lorsqu’une personne a intégré une fintech à ses débuts et que cette fintech devient licorne, les BSPCE peuvent se chiffrer en dizaines de millions d’euros », poursuit Sacha Kalusevic.
Une internationalisation accrue
Les acteurs de la fintech veulent aujourd’hui croire en la spécificité française ainsi qu’en la capacité des acteurs du secteur à résister même dans un environnement incertain. « Les fondamentaux sont solides, souligne Alain Clot. Les fintechs françaises sont entrées dans ce trou d’air que constitue le repli des financements en ayant déjà levé des fonds. Le secteur se consolide et nous assistons finalement à un nombre de défaillances restreint. » A la différence d’autres secteurs innovants, les fintechs ont la capacité à avoir accès au marché global européen doté d’une monnaie unique et d’une cadre réglementaire unifié. « Pour faire face aux mastodontes de la tech, les fintechs françaises n’ont pas d’autre choix que d’aller à l’international, détaille Sacha Kalusevic. C’est ce qu’a fait, par exemple, la licorne Qonto qui s’est très vite tournée vers l’Allemagne puis vers l’Espagne. » Chose nouvelle, lorsqu’elles s’implantent dans un autre pays, les fintechs recrutent désormais localement. « Si au cours des années précédentes, les fintechs recrutaient depuis Paris pour leur croissance à l’international, elles recrutent désormais au sein des pays où elles s’implantent », constate Alain Clot. Seules les fonctions sensibles restent en France, près des centres de décision. C’est le cas notamment des fonctions de conformité réglementaire, de cybersécurité et de data science.
43 000 emplois en France
La France totalise 1 156 fintechs – dont 14 licornes – contre à peine 500 en 2017. Au global, les fintechs françaises emploient 54 000 personnes, dont 43 000 en France, selon le rapport Pulse of Fintech France 2025 réalisé par KPMG pour France Fintech. Les principaux postes concernent les métiers de la tech et les fonctions opérationnelles (produit, opération, marketing et communication). Le secteur demeure fortement masculin : les femmes représentent 9 % des équipes fondatrices et 12 % des équipes dirigeantes, tandis qu’un tiers seulement des emplois à temps plein sont occupés par des femmes.