Finance durable

L’affaire Orpea révèle les fragilités du système ISR

Publié le 28 janvier 2022 à 15h43

Géraldine Dauvergne    Temps de lecture 5 minutes

L’énorme chute en Bourse de l’exploitant d’Ehpad met en question la fiabilité des outils et des rouages de l’investissement socialement responsable (ISR), et notamment celle des notations extra-financières d’agences.

Dans le monde de l’ISR, il y aura un avant et un après l’affaire Orpea. La capitalisation boursière de l’exploitant d’Ehpad a chuté en cinq jours de 53,6 %, à la suite de la parution concomitante, lundi 24 janvier, d’un article dans Mediapart sur des contrats à durée indéterminée fictifs chez le leader mondial des Ehpad, et des bonnes feuilles dans Le Monde de l’ouvrage du journaliste Victor Castanet, Les Fossoyeurs, enquête dénonçant de multiples dérives et mauvais traitements au sein du groupe. Dès le lendemain, le cours dévissait de plus de 16 %, une descente aux enfers qui n’a fait que s’amplifier les jours suivants. Le mardi, la ministre déléguée chargée de l’Autonomie, Brigitte Bourguignon, convoquait le directeur général d’Orpea France, Jean-Christophe Romersi, pour faire la lumière sur les « faits graves » évoqués dans le livre, tandis que l’inspection générale des Affaires sociales annonçait une mission. En parallèle, Orpea entraînait dans sa chute boursière deux autres poids lourds du secteur, Korian, chutant de plus de 30 % sur cinq jours, et LNA Santé, avec une chute de 13 %.

Un phénomène de grande ampleur

Sur la place de Paris, les turbulences boursières des exploitants d’Ehpad ont plongé de nombreux gérants dans un profond embarras, notamment les spécialistes de l’investissement socialement responsable (ISR). La « silver economy », liée au vieillissement de la population, constitue en effet l’un des « megatrends » les plus prometteurs, ces grandes tendances qui orientent les marchés boursiers et l’économie. De surcroît, ce thème correspond aux ODD (objectifs de développement durable) des Nations unies, qui demandent une attention particulière aux personnes âgées et handicapées. Orpea s’est toujours posé comme un champion de la « responsabilité sociale et environnementale », et figure à ce titre en très bonne place, dans les cinq ou dix premières lignes, de nombreux fonds labellisés ISR. La société comptait ainsi parmi ses dix premiers actionnaires plusieurs sociétés de gestion : Comgest, DNCA, Norges Bank Investment Management, Vanguard, Threadneedle Asset Management, Mirova et Ostrum AM.

Présent, lui aussi, au capital d’Orpea, Tocqueville Finance avait déjà vendu mardi 25 janvier, au lendemain de la publication du Monde, la moitié de ses positions. Son fonds thématique Silver Age ISR se classait en 2021 dans le top 3 de ses meilleurs fonds collecteurs. La valeur Orpea figurait dans ce fonds, comme dans presque tous les fonds de ce type sur la Place. Pour Michel Saugné, directeur de la gestion de Tocqueville Finance, « la coupe est pleine ». « Nous n’avons pas vocation à rester dans des sociétés où existent des controverses aussi marquées, et qui persistent dans la durée, a-t-il affirmé lors d’une conférence de presse, sur les perspectives 2022, au lendemain des révélations. Aujourd’hui nous vendons. » Une décision partagée par de nombreux autres confrères. « La publication des reportings de janvier approche, rappelle Vincent Auriac, président du cabinet de conseil spécialisé dans la finance responsable Axylia. Une étape qui s’annonce très compliquée pour les gérants, notamment ISR, qui garderaient ces titres extrêmement embarrassants en portefeuille. »

Des controverses anciennes passées inaperçues

Pour faire leurs choix d’investissements, les gérants de l’ISR s’appuient massivement sur les notations extra-financières d’agences telles que Sustainalytics, Vigeo, Gaïa, ISS ESG ou MSCI ESG. « Comme l’ISR a énormément de succès, il existe plus de 700 fonds labellisés, et les encours ont explosé, souligne Vincent Auriac. Les gérants ont industrialisé les process pour toutes les sociétés françaises cotées en Bourse. » Or l’affaire Orpea met en question leur fiabilité. Pour le spécialiste de la finance durable, l’effondrement boursier d’Orpea est d’abord une faillite de la notation extra-financière. « Les agences et les gérants n’ont rien vu, récapitule Vincent Auriac. Les scores de controverse sont censés prendre en compte les signaux faibles, tels que les procès ou reportages négatifs dans la presse. Chez Sustainalytics, la semaine dernière, le score de controverse d’Orpea était de 2, sur une échelle allant jusqu’à 5 : pour un gérant, il n’y a pas de controverse ! Pourtant, plusieurs livres et rapports parlementaires ont dénoncé la gestion des Ehpad ces dernières années. »

Des enseignements à tirer

Chez Tocqueville Finance, on se défend d’avoir accordé une confiance aux seules agences de notation « qui ont un temps de retard, estime Michel Saugné. Nous sommes nous-mêmes bien plus en phase et en contact direct avec les entreprises que ces agences ». Son équipe avait encore rencontré quelques semaines plus tôt la direction d’Orpea. « Lors de ce dernier rendez-vous, nous avons parlé des objectifs RSE du groupe, de leur lien avec la rémunération des dirigeants, des normes mises en place, de la gouvernance, de la politique salariale, de la pénibilité des tâches et des avantages des salariés, de la question de la séparation entre les tarifs et les prix de l’immobilier, décrit Michel Saugné. Nous avons fait notre travail de due diligence. Mais ces contacts répétés ne nous ont pas permis de détecter qu’il existait des faits graves, tels que ceux rapportés par le journaliste. C’est simple : soit on nous a menti, possibilité que nous n’écartons pas, soit la charge est due aux rapports biaisés de personnes éconduites, comme l’assure Orpea. » Le gérant réfléchit aux enseignements à tirer de cette affaire. « C’est une nouvelle donne avec laquelle nous devons vivre en tant que gérants, estime Michel Saugné. Il nous faudra peut-être sortir de nos investissements au moindre doute, de manière plus systématique. »

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